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Chronimed pour guérir l’autisme: les allégations, les critères aberrants

Quels sont les résultats avancés par ces médecins qui proposent de soigner l’autisme avec des antibiotiques ? Je vais m’attarder sur les failles, dont certaines risquent de vous étonner si vous ne connaissez pas tous les détails de cette histoire.

1. Les résultats annoncés

Le prof Montagnier, prix Nobel 2008, a publié ce communiqué sur son site le 11 janvier 2012

« Nos médecins généralistes ont en effet observé qu’un traitement de longue durée, constitué par des cures de combinaison d’antibiotiques connus, induisait dans 60 % des cas une amélioration considérable, parfois même une disparition complète des symptômes » (Montagnier et le groupe Chronimed).

Il présente ces résultats à l’Académie de Médecine le 20 mars 2012 qui prend bien sûr ses distances. Il y aura très peu d’écho dans la presse française, les critiques venant surtout d’autres pays. Devant cet accueil si froid, Montagnier accepte une interview pour Orbs, une revue ésotérique (!) de Maxence Layet qui publie un article intitulé L’incroyable découverte médicale de Luc Montagnier mettant en avant des « améliorations spectaculaires ».

En 2014, les praticiens de Chronimed ont réussi à décrocher un reportage TV de 3 minutes qui annonce que1000 enfants ont été traités avec une majorité de bons résultats. C’est le Dr Louis Teulières de Chronimed qui a été interviewé. Vous pouvez le visionner ici : https://www.associationlymesansfrontieres.com/autisme-la-piste-microbienne-sur-tf1/

La même année, le Dr Richard Horowitz, spécialiste américain de la maladie de Lyme, co-fondateur de l’ILADS, annonce sur Facebook qu’en France, des enfants traités par le Dr Raymond, de Chronimed, seraient sortis de l’autisme grâce à un antibiotique, le Zithromax. Il a du avoir un trou de mémoire, car il oublie les autres médicaments qui font partie du cocktail.

Le Dr Raymond, qui est mentionné ici, et considéré comme le porte-parole de Chronimed, parle effectivement de guérison de l’autisme à un Congrès intitulé… »Sortir » de l’autisme en 2016

FAKE NEWS

Christian Perronne rapporte ces données dans son livre, La vérité sur la maladie de Lyme.
Il est lui-même membre fondateur de Chronimed, un détail qu’il n’a jamais souhaité divulguer.

Il y a eu des échos de résultats spectaculaires dans les médias :

De nombreux sites Web relaient des résultats exceptionnels :

Désinformation sur l’autisme par les associations Lyme

Sur Facebook, une annonce qui ne peut laisser indifférent :

Débat avec un médecin qui vante les miracles de Chronimed sur un groupe Facebook public de 15000 membres

2. Les problèmes

Une définition réinventée

Une militante du « biomed » a affirmé que son enfant était officiellement guérie de l’autisme, alors qu’elle ne parlait toujours pas à l’âge de 7 ans. Cette anecdote montre qu’il faut s’entendre sur la définition du mot autisme. Il est urgent de s’éloigner d’une vision psychanalytique, ou des critères dépassés des années 60, qui sont tellement loin du consensus scientifique actuel. Mais il y a des réticences. Le Dr Raymond, un porte-parole de Chronimed, disait que c’était une « arnaque » de classer les autistes Asperger comme autistes… (Source). Il ne semblait pas au courant que l’étiquette Asperger a été reléguée aux oubliettes au profit de la notion de TSA (Troubles du Spectre Autistique), sur la base de critères bien plus larges et que les enfants classés « sévères » ne sont pas condamnés à rester dans cette case.

Le prisme de la peur

Pour récolter des fonds pour la recherche, c’est mieux de brosser un tableau sombre. L’évolution des enfants autistes serait figée, il s’agirait pour certains même d’une maladie « neurodégénérative« . On relate alors des progrès habituels comme s’ils étaient survenus grâce à un traitement expérimental. En réalité, si les jeunes enfants enfants autistes peuvent aligner des objets pendant des heures, répéter incessamment des bouts de phrase, marcher sur la pointe des pieds, cela ne signifie pas qu’ils vont faire ça le reste de leur vie. Il ne faut pas oublier que leur développement suit une trajectoire atypique

Une étude dont on apprend l’existence sur Facebook

Il n’existe aucune publication nulle part. Sauf un rapport de cas d’un patient unique (voir paragraphe suivant), s’il s’agit du même protocole (?)

Pas le même test avant/après, etc

Il y a eu un rapport de cas publié d’un patient unique de Chronimed qui a participé à un protocole :

https://www.researchgate.net/publication/259085025_Maladie_de_Lyme_syndrome_autistique_et_traitement_antibiotique_une_reflexion_a_partir_d’un_cas (mes commentaires dans cet article)

Des critères d’évaluation bizarres ont été employés pour évaluer la réponse au traitement lourd institué pendant un an. Un test de QI, qui n’est pas une mesure d’évaluation de l’autisme a été employé. Pire : un test différent a été employé avant et après (Wisc vs matrices de Raven). Il sait pourtant que les personnes autistes ont souvent de meilleurs résultats au deuxième. Le changement d’établissement scolaire et le démarrage d’une prise en charge orthophonique peut bien expliquer les progrès, somme toute modestes, constatés. Et c’est la mère qui fait le bilan, avec tous les biais que cela implique, se basant sur des notions qui ne définissent évidemment pas les TSA : « Avoir froid », « la qualité du sommeil », « accepte d’accompagner sa mère au supermarché », le jeune de 14 ans « s’intéresse aux discussions familiales », « les difficultés scolaires peuvent être abordées sans qu’il se mette en colère » !

Comparer les progrès d’un nourrisson à ceux d’un adulte

La population étudiée dans ce protocole n’est pas homogène, c’est le moins qu’on puisse dire. Le prof Montagnier présente une diapo que vous trouverez en ligne ici (page 37) avec les détails d’une étude « personnelle » : 97 sujets âge minimum 15 mois, maximum 29 ans, comme si l’évolution d’un bébé suivait la même trajectoire que celle d’un jeune adulte et pouvait être jugée de la même manière. Et pour les droits des enfants, cobayes à leur insu, ce n’est pas grave (preuve dans mon prochain article).

Le dessin et le chant comme outils de mesure

Les photos ci-dessous attesteraient selon certains des progrès d’un enfant grâce à l’antibiothérapie, mais on oublie que les enfants grandissent et progressent naturellement :

Un examen étrange

L’encéphaloscan, un examen inconnu des neurologues a été utilisé pour le bilan avant/après par au moins un médecin :

Les « signaux électromagnétiques » des enfants autistes

Un test non reconnu a été utilisé basé sur l’hypothèse contestée de la mémoire de l’eau dans l’étude de Montagnier sur 97 sujets.

Présentation du prof Montagnier
http://www.waterjournal.org/uploads/vol5/supplement/Montagnier.pdf page 41
EMS = Electromagnetic Signals

Vidéos avant/après

Les vidéos avant/après ont aussi servi pour juger le résultat. Cette méthode a été fortement critiquée pour sa subjectivité. On imagine facilement qu’un enfant fatigué, stressé, face avec des inconnus, aura plus de troubles de comportement, mais l’autisme, ce n’est pas ça. Par ailleurs, les stratégies d’adaptations évoluent spontanément avec l’âge.

Des extraits de ces vidéos ont été diffusés par Montagnier lors de sa présentation de sa méthode révolutionnaire au congrès antivax AutismOne, en 2012. Je dispose d’une copie de cette vidéo d’une heure qui n’est désormais plus accessible en ligne.

Qui évalue ?

Pour évaluer plus objectivement les progrès, les études en double aveugle contre placebo sont irremplaçables. Ici, on ne sais même pas si un groupe contrôle a été constitué ou pas.

Par contre, tester des hypothèses totalement improbables sur des enfants cobayes, alors qu’elles ont déjà été discréditées depuis tant d’années, pour tenter de « guérir » une condition neurodéveloppementale, c’est absolument contraire à toute éthique. Cf Debunk de Chronimed

Des témoignages de parents avec des contradictions

  1. Une mère parle de guérison de l’autisme mais continue à demander des allocations avec complément 4, le diagnostic de TSA ayant été remplacé par un autre
  2. Un enfant, sans déficience intellectuelle, dont l’amélioration spectaculaire a été médiatisée mais qui a toujours besoin d’auxiliaire de vie scolaire des années plus tard
  3. Un témoignage de guérison largement médiatisé, mais depuis, la mère a supprimé des informations sur le Web en précisant pour « droit à l’oubli ».
  4. Un récit flou, qui manquait de clarté. On se demande si l’enfant a vraiment été diagnostiqué avant et dans quelles conditions, et les conclusions à l’issue du traitement sont tirées à la va-vite, sans le moindre recul, et de façon subjective
  5. Des progrès qui n’ont rien d’inhabituel sont relatés comme si c’était extraordinaire
  6. Les progrès d’un enfant ont été attribués à l’antibiothérapie, mais ailleurs, pour le même enfant, à l’ABA intensif (interventions comportementales).

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